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“Ce qu’il faut attendre du dividende démographique de l’Afrique”

La transition démographique que connaît actuellement le continent africain pose de nombreux défis. Mais s’il est bien anticipé et géré, le dividende démographique de l’Afrique représente un potentiel colossal de croissance économique. Quels sont les défis à long terme de la transition démographique de l’Afrique – à savoir la baisse simultanée de la mortalité et de la natalité ?

Le fameux dividende démographique qui va en résulter représente un potentiel colossal de croissance économique, à condition d’être bien anticipé, accompagné et géré, comme l’explique Mabingué Ngom, le directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) pour les 23 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

  Quels sont les chiffres clé à retenir sur la transition démographique en cours en Afrique ?

D’ici 2050, un quart de la population mondiale vivra sur le continent. La population totale de l’Afrique, qui s’élevait à 1 milliard de personnes en 2010, va passer à 1,6 milliard en 2030 et 3 milliards en 2065, composée à 30 % de 15-24 ans. La population urbaine va passer de 41 % à 63 % du total à l’horizon 2050. Enfin, on l’oublie souvent, la population âgée de 65 ans et plus va doubler, passant de 3,4 % à 7,7 % du total, tandis que l’espérance de vie passera de 58 ans en 2010 à 72 ans en 2065. Il s’agit là d’un autre changement majeur, qui va bouleverser nos sociétés.  

Y aura-t-il des différences croissantes entre sous-régions ?

Ces différences existent déjà, il n’est jamais inutile de le rappeler. La population totale africaine est estimée à 1,2 milliard de personnes en 2015, dont 395 millions en Afrique de l’Est, 350 millions en Afrique de l’Ouest, 217 millions en Afrique du Nord, 143 millions en Afrique centrale et 61 millions en Afrique australe. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans est passé de 168 pour mille en 1990 à 89 pour mille en 2015 pour l’ensemble du continent, soit un niveau toujours inacceptable. Ses variations régionales sont importantes : 37 pour mille en Afrique du Nord, 44 pour mille en Afrique australe, 73 pour mille en Afrique de l’Est, 105 pour mille en Afrique de l’Ouest et 146 pour mille en Afrique centrale.

En termes de fécondité, les variations régionales sont elles aussi importantes. Le taux de fécondité moyen est passé de 5,7  à 4,4 enfants par femme entre 1990 et 2015. Il est tombé à 2,3 enfants par femme en Afrique australe et 2,9 en Afrique du Nord, contre 5,3 en Afrique de l’Ouest, 5,2 en Afrique centrale et 4,5 en Afrique de l’Est. La population africaine, du fait de cette dynamique, est la plus jeune du monde. Et elle le restera pour longtemps encore.

Pensez-vous qu’il existe une « exception » africaine sur le plan de la démographie ?

L’Afrique a certes une histoire unique, avec une baisse absolue de sa population jusqu’en 1950, en raison de la traite négrière et des conséquences néfastes de la colonisation, avec l’importation des maladies européennes, et l’exploitation d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci.

Cependant, on ne peut pas parler d’exception démographique sur un continent où la transition démographique est simplement plus tardive. Par ailleurs, l’Afrique ne représente pas un tableau homogène, mais plusieurs démographies. Du point de vue des migrations, par exemple, certains pays sont des points de départ et d’autres des points d’accueil. L’Afrique de l’Ouest se distingue par un intense mouvement inter-pays. En Afrique australe, l’Afrique du Sud représente le principal pays d’accueil, tandis qu’en Afrique centrale, les mouvements de population inter-pays restent plus limités. Existe-t-il un risque de surpopulation sur le continent ? Non, même si par endroits, la charge de l’habitat va excéder les capacités à fournir les ressources nécessaires à la survie. Qu’il s’agisse de densité de peuplement ou de taille de la population, l’Afrique a un potentiel suffisant pour ne pas être surpeuplée.  

Quelles conséquences aura l’explosion de mégalopoles ?

En 1960, seuls Le Caire et Johannesburg dépassaient le million d’habitants. Aujourd’hui, 57 villes ont dépassé ce seuil, dont les cinq plus peuplées sont Kinshasa (13,9 millions d’habitants),

Le Caire (12,5), Lagos (10,8), Khartoum (5,2) et Luanda (4,8). Si l’urbanisation a joué un grand rôle dans l’histoire du développement des pays européens, on constate qu’en Afrique, les villes abritent une grande pauvreté dans un contexte de profonde transition culturelle, alliant traditions et modernité dans un cadre très précaire. Elles élaborent un autre profil d’Africains, le « pauvre urbain », dont il faudra tenir compte pour modéliser le développement durable, avec des populations qui manquent d’accès à l’éducation, à l’emploi et aux services de base dans les bidonvilles et les zones périurbaines.

L’exode rural compromet-il le développement agricole ?

Le modèle urbain africain n’est pas un obstacle au développement de l’agriculture si l’on retourne aux bases : le premier rôle de l’agriculture est de nourrir la population. C’est après avoir rempli ce rôle qu’elle devrait s’orienter vers les exportations. Par ailleurs, la main-d’œuvre dans le secteur agricole est partout pléthorique malgré l’apparent sous-peuplement des campagnes. Les problèmes de l’agriculture sont plus liés aux incohérences des politiques et des investissements. Les villes sont plutôt une opportunité pour le développement d’une agriculture modernisée rentable et respectueuse de l’environnement, qui devrait soutenir l’agro-industrie en stimulant la transformation sur place des matières premières agricoles.  

Que faut-il attendre du dividende démographique ?

Le dividende démographique induit une croissance économique tirée par la modification de la structure par âge d’une population, avec la baisse des personnes à charge (enfants et personnes âgées) et la hausse des adultes en âge de travailler. Aussi, avec moins de personnes à entretenir, se dégage alors une épargne et des investissements qui peuvent tirer la croissance – à condition que des politiques cohérentes suivent pour préserver le capital humain, en termes d’éducation et de santé ! Le dividende démographique pourrait générer une croissance économique exceptionnelle en Afrique, de l’ordre de 500 milliards de dollars par an sur trente ans au moins, si l’on se base sur l’expérience asiatique. C’est un potentiel extraordinaire pour le financement du développement. Il faut des investissements pour accompagner le changement de structure de la population, aider les femmes à s’autonomiser, améliorer la santé – y compris la santé sexuelle et reproductive – et investir dans l’éducation – y compris celle des jeunes filles. Il faut aussi et surtout des mesures pour la création d’emplois productifs et décents, ainsi que des mesures de bonne gouvernance.

Que préconisez-vous en termes de politique publique ?

Au lieu de contrôler les naissances, il faut plutôt promouvoir la planification familiale volontaire basée sur les droits humains, où chaque personne ou couple choisit le nombre d’enfants qu’il veut avoir et à quel moment. Cela étant dit, chaque couple doit avoir à l’esprit la responsabilité de l’entretien des enfants. Par ailleurs, il faut bien sûr encourager les politiques de répartition spatiale de la population, pour éviter des capitales macrocéphales qui regroupent le tiers de la population du pays, comme au Sénégal. Les besoins sont d’ores et déjà illimités, sur un continent où les ressources ne sont pas élastiques. Avec 200 millions d’habitants âgés de 15 à 24 ans, l’Afrique dispose de la population la plus jeune au monde. La situation de cette classe d’âge reste directement liée au secteur de l’éducation qui forme la jeunesse. Or, l’éducation est partout marquée par un taux élevé de déperdition scolaire, surtout entre le primaire et le secondaire. En 2011, seulement 63 % des filles et 71 % des garçons ont fini le primaire. Même les jeunes qui ont achevé leurs études ne sont pas suffisamment équipés pour la vie active et occupent des emplois vulnérables. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), entre 2000 et 2008, quelque 73 millions d’emplois ont été créés en Afrique, mais seulement 13 millions pour les 15-24 ans.

Les jeunes sont en situation de sous-emploi permanent dans le secteur informel, où la productivité et la rémunération sont faibles. Selon les données dont nous disposons, émanant de la Banque mondiale notamment, le taux de chômage des jeunes est souvent deux fois plus élevé dans les pays à « revenus intermédiaires » : il frappe 54,5 % des jeunes en Afrique du Sud au premier trimestre 2016 selon les statistiques nationales sud-africaines et tout laisse présager que ce sera pire dans cinquante ans, avec 200 millions de jeunes en plus. C’est à ce niveau que le concept de dividende démographique prend toute son importance.

Qu’attendez-vous des bailleurs de fonds ?

Investir et transformer les matières premières sur place relève de l’urgence. C’est ce qui est attendu des mesures politiques à mettre en place dans l’économie, avec une éducation orientée vers la formation du capital humain et des mesures de bonne gouvernance. L’avenir dépend de l’implication réelle des partenaires techniques et financiers, en plus du secteur privé, pour promouvoir des agro-industries et sortir de la rente extractive, peu demandeuse en main d’œuvre. Il s’agit de configurer la jeunesse pour qu’elle puisse gagner ce défi. Mais dans une large mesure, tout dépend de l’état d’alerte au niveau des autorités nationales à travers le continent.

Une prise de conscience collective s’est faite, formulée dans l’agenda Afrique 2063 de l’Union africaine, au sujet du potentiel de violence de la jeunesse, si elle n’a pas de perspectives. Le défi reste posé. Les dirigeants africains doivent travailler davantage à répondre à cette forte demande sociale. Car, sans réponse de leur part, les risques d’explosion sociale sont réels.

– Copyright ID4D, https://ideas4development.org/afrique-dividende-demographique/

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